Autant en emporte le vent

01 Feb 2013, Posted in Articles,Feature, 0 Comments

Autant en emporte le vent

Météorologie d’une GGI

Par Philippe Enver

The following French-language text is excerpted from FUSE Magazine 36.1 (December 2012). In order to read the full text, you can purchase the article below. 

C’est devenu un lieu commun des billets blogosphériques, lettres ouvertes et autres cris du cœur citoyens : la grève étudiante aurait « réveillé » la société québécoise. Nous aurions dormi au gaz, toutes ces années, avant que le carré rouge ne nous sorte de nos gonds, le petit feutre rouge suffisant à ce que l’expression de notre créativité latente fasse enfin communauté. Pourquoi n’y avions-nous pas pensé avant? Mais l’œil humain est tel qu’il surchauffe lorsque les paupières cessent de l’humecter. La lumière, comme dans ces journées chaudes dans une ville blanche, ne nous agresse pas moins qu’elle nous revigore. Après cinq jours sans sommeil, des hallucinations prennent place. Est-ce pour les éviter que tant de grévistes ont soutenu, dès le mois de juin, qu’ils et elles étaient « fatigué-es », ratifiant le bon mot de Charest pour qui la loi spéciale devait servir à « recharger les batteries »? Toujours est-il que la poursuite téméraire de la grève après les délais prescrits – qui pour beaucoup n’aurait pas dû dépasser avril – a quelque chose d’une grande nuit blanche, d’un grand refus enfantin d’aller se coucher. Et sa créativité n’était pas sans rapport avec l’hallucination de l’insomniaque. Mais ce n’est pas dire que nous avons vécu un « rêve général illimité ». Deleuze parlait au contraire de Mai 68 comme une « bouffée de réel à l’état pur » [1]. Ce sont les ondulations berçantes du spectacle qui pétrissent le mauvais rêve du quotidien, tandis que la grève, en tant qu’ouverture des possibles, pointe vers la réalité de notre indétermination. Rien de plus réaliste que la grève dans sa manière d’en vouloir à ce monde. L’Occident n’est-il pas lui-même redevable de ces moments de retrait des évidences quotidiennes, de ces grèves humaines [2] qui ont fendu le crâne de Socrate, de Jésus ou de Jeanne-d’Arc? On ne fonde jamais un ordre que sur du désordre.

Dans une grève, tout se situe toujours déjà à la remorque, tout essaie toujours de surfer sur la vague. La récupération fait partie du mouvement de grève. Il n’a pas fallu convaincre les plus modéré-es de partir en grève, la CLASSE n’a eu qu’à la déclencher d’elle-même pour que la FECQ-FEUQ se greffe, irrésistiblement, à son aventure. Plus la grève est longue et profonde, plus la récupération en sera large et fertile. Immanquablement, des intellectuels se démèneront pour en réclamer la préscience et le dividende. Mais cela va plus loin : la récupération d’une grève se mesure paradoxalement au refus d’être récupérée qu’elle affiche. C’est d’ailleurs le drame des situationnistes que d’avoir rendu récupérable le refus de la récupération. Les commentaires les plus exhaustifs sont ceux qu’on fait sur le silence. Ce silence borné des bloqueurs de pont, des intimidateurs des classes, qui verse son café sur la caméra qui l’interroge, ce silence est le langage de la grève. Ainsi saisit-on que le slogan de la campagne 2012 du Directeur général des élections, « Le silence est exclu », était directement dirigé contre la grève. Si celle-ci peut tout demander, il ne lui appartient pas de proposer de nouveaux modèles de gestion du social. Elle ne peut que prendre et destituer, jamais produire ni instituer. Or, par ce geste purement négatif, elle s’attire l’attention de qui veut l’ignorer, l’obligeant à en faire une préoccupation capitale, que ce soit pour la glorifier ou l’annihiler.

[...]

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Philippe Enver est un groupuscule qui travaille le plus souvent de manière anonyme. Sous ce nom se cache la rencontre d’une mutiplicité variable de personnes mettant en commun des idées diffusées pour différentes occasions. Entre autres, il publiera une préface à la réédition des Réflexions sur la violence de Georges Sorel aux Éditons Entremonde début 2013.

[1] Gilles Deleuze et Claire Parnet, « Qu’est-ce qu’être de gauche? », L’Abécédaire de Gilles Deleuze, réalisé par Pierre-André Boutang. Éditions Montparnasse, 2004 (1988).

[2] Claire Fontaine, « La grève humaine a déjà commencé », Contre-Conférence (en ligne; 17 décembre 2009).

Image pris par Thien V., et fait partie de son project Quelques gestes (2012), aussi dans FUSE 36-1.

Order FUSE 36-1/Promiscuous Infrastructures

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